La blessure démocratique

Texte personnel au retour d’un bref voyage en Grèce


D’innombrables articles et billets de blogs ont analysé l’accord du 13 juillet 2015, les raisons pour lesquelles le Non du 5 juillet a abouti une semaine plus tard à l’acceptation de mesures pires que celles que plus de 60% des votants grecs avaient rejetées, les conséquences de ces mesures, la violence des institutions et des États, la rupture historique du devenir européen qui vient de se produire. Pour la plupart, ces textes se posent la question de pourquoi le gouvernement grec s’est enfermé dans une négociation avec des acteurs clairement décidés à le mettre au pas à tout prix sans élaborer et mettre en avant aucune solution de rechange à l’acceptation du pire. La révélation par Yanis Varoufakis des propositions qu’il avait faites en la matière et les propositions d’Eric Toussaint (texte révisé pour publication sur le site du CADTM) montrent qu’il existait plusieurs approches possibles qui ne relevaient pas d’un “Grexit” (de l’euro).

La mise en œuvre de ces propositions aurait bien sûr suscité des réactions encore plus agressives des institutions et États européens, mais leurs effets auraient eu une différence fondamentale avec l’application des mesures du 13 juillet : elles auraient évité l’immense blessure démocratique que subit le peuple grec. Elles sont en réalité encore d’actualité tant l’application des mesures de l’accord ne peut qu’empirer la situation concrète dans laquelle vit l’immense majorité des grecs. Éric Toussaint a publié le 16 juillet une version plus détaillée de mesures prenant en compte l’acceptation par le parlement grec de l’accord du 13 juillet. Il souligne cependant que ce n’est pas le gouvernement grec actuel qui est susceptible d’appliquer ces mesures.

C’est bien là que l’évolution de la situation dans les mois à venir est incertaine. Les responsables de Solidarité pour Tous et d’autres acteurs du débat politique que j’ai rencontrés soulignent deux éléments qui se renforcent l’un l’autre : l’ampleur sans précédent de l’élan qui a porté le Non du 5 juillet et la blessure profonde qu’a représenté l’accord du 13 juillet et le vote du parlement le 16 juillet, notamment pour ceux des électeurs défavorisés pour qui la campagne du Non a représenté la première implication dans la politique active et un immense espoir d’être enfin entendus… puisqu’on leur demandait cette fois leur avis. Le lien avec Syriza comme parti n’est pas brisé du fait du vote contre l’accord au comité central du parti le 14 juillet, mais combien de temps le grand écart entre le parti et ses députés au parlement peut-il durer ? Le mouvement de solidarité que nous soutenons a joué un rôle clé dans la campagne du Non tout comme de nombreux lieux culturels ou associatifs. De l’ampleur de cette campagne, chaque pan de mur, chaque vitrine de local désaffecté témoigne avec ses affiches. Le mouvement de solidarité joue aussi un rôle clé dans le contact avec ces électeurs qui blessés risquent de se tourner vers l’extrême droite et ses pratiques mafieuses ou vers la désespérance. On sent une profonde inquiétude, une blessure de plus serait de trop. Comment pourra-t-elle être évitée ? Cela demande un grand sursaut, en Grèce mais aussi chez nous.

Aussi chez nous, car là-bas, on vous le dit : les 900 pages de mesures que le parlement grec a dû adopter par une loi en deux articles ont été très largement rédigés par les “experts” fournis par la France. Ce que la loi Macron n’a pas réussi à faire passer, on l’a recyclé en infiniment pire dans un pays où les services publics et la population n’ont plus aucune marge d’adaptation. Et on s’en vante. Les parlementares français qui ont approuvé l’accord peuvent-ils vraiment croire qu’ils ont servi l’intérêt général européen comme certains l’ont déclaré ? Il a fallu une mobilisation de dernière minute à laquelle Interdemos a participé pour qu’il y ait une vingtaine de non de gauche 1)Dont zéro socialistes, 9 s’étant abstenus. à l’accord à l’Assemblée nationale (sur 69). Sans un grand sursaut de citoyenneté, nous serons tous les complices d’un désastre.

On est par ailleurs en train de créer de nouvelles et immenses inégalités du fait de la continuation des restrictions aux mouvements bancaires. Par exemple, en ce qui concerne le fonctionnement de base de l’économie, les entreprises qui ont des filiales ou partenaires à l’étranger peuvent utiliser des cartes de crédit étrangères pour régler leurs achats. Celles qui peuvent recevoir des paiements en ligne (d’une carte grecque à un compte grec) reçoivent des revenus par ce biais. Mais le petit entrepreneur du bâtiment, le commerce de biens trop coûteux pour être réglés avec les 420 € par semaine de retraits sont progressivement asséchés de revenus. Tout cela à cause d’une crise de liquidités qui a été entièrement crée par les mesures de vengeance contre le choix politique des grecs décrétées par la BCE et l’Eurogroupe. Même si la masse de billets en circulation a quadruplé, la répartition de ces billets est évidemment très inégale. Enfin, si les revenus du tourisme résistent malgré la hausse énorme de la TVA, elle frappe durement les acteurs dont la clientèle grecque est significative. Il y a en Grèce une vraie bombe à retardement de nouvelles catastrophes. Et gageons qu’au fur et à mesure que les nouvelles mesures vont renforcer encore la crise, les institutions vont dire qu’il faut encore plus de mesures, encore moins de démocratie.

À l’opposé, c’est de plus de démocratie, de plus d’exploration des possibles alternatifs que la Grèce et l’Europe toute entière ont besoin. Maintenant.

Notes   [ + ]

1. Dont zéro socialistes, 9 s’étant abstenus.

4 réflexions au sujet de « La blessure démocratique »

  1. Si les traités européens actuels ne peuvent être remis en cause à quoi bon appeler à voter si ce n’est pour confirmer la pensée unique antidémocratique du capitalisme européen! Il en a été ainsi de tout fascisme pour lequel le choix démocratique est impossible. Au Fn il n’y avait qu’une présidence possible, en France aux élections la droite ou la droite version ps se partagent les pouvoirs et les scrutins … Il va falloir les combattre autrement.

    • Pas très sûr qu’un usage aussi indiscriminé du terme de fascisme soit utile, mais oui on ne peut pas laisser ligoter les choix démocratiques.

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