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La solidarité active avec la Grèce condition de la démocratie en Europe

Ceci est la traduction française d’un article de Philippe Aigrain paru le vendredi 13 mars dans le journal Eutopia: Ideas for Europe.


Dans un article précédent (dont la version française a été publiée sur Internet Actu) j’ai posé la question de si les actions décentralisées des citoyens pouvaient régénérer la démocratie. L’article insistait sur la profondeur de la crise démocratique en Europe.

Certains analystes la voient comme conduisant à l’installation de régimes post-démocratiques où les rituels démocratiques sont conservés, mais plus la substance démocratique. D’autres la décrivent comme conduisant à de nouvelles formes de régimes oligarchiques. L’article décrivait ensuite les nombreuses initiatives sociétales qui essayent de construire des alternatives dans divers domaines : de la solidarité sociale aux logiciels libres et à la culture partagée, des nouveaux modèles de production et de consommation aux questions environnementales. Enfin, il notait la difficulté de ces mouvements à développer des plateformes politiques plus larges et à conquérir le pouvoir nécessaire à leur mise en œuvre.

Mais qu’en est-il lorsque la profondeur de la crise, l’obstination des gouvernements et institutions à imposer des politiques destructrices du tissu social conduisent à une situation où de nouveaux mouvements obtiennent la confiance des citoyens et conquièrent le pouvoir par les élections ?

Beaucoup affirmaient que ce serait les mouvements issus de l’extrême droite autoritaire et xénophobe qui risquaient de conquérir le pouvoir, comme leur force croissante dans divers pays et la faiblesse des alternatives progressistes semblait l’indiquer. Or, nous faisons face aujourd’hui à une situation différente.

Dès 2012, il semblait que Syriza était en position de gagner les élections législatives grecques. Une vaste campagne de FUD (Peur / Incertitude / Doute) fut alors lancée par la Commission européenne, l’Eurogroupe et les chefs d’État de certains pays européens pour empêcher ce scénario de se matérialiser.

Il en résulta près de trois ans d’application supplémentaire des politiques de destruction sociale imposées sans relâche à la Grèce par ses créanciers pour leur seul bénéfice. La part spéculative de la dette atteint près de 200 milliards d’euros. L’effet social de ces politiques a été décrit à juste titre comme ayant conduit à une vraie crise humanitaire.

Il y a eu cependant un effet positif de ce délai dans l’accession au pouvoir de Syriza : lorsqu’elle s’est finalement matérialisée, Syriza disposait d’un programme politique bien plus élaboré. De plus, un gouvernement Syriza n’apparaissait plus comme une exception imputable aux spécificités de la situation grecque.

C’est pourquoi nous vivons un moment historique : les gouvernements actuels des pays européens considèrent avec peur la possible victoire de Podemos en Espgane dans les élections générales de la fin de l’année 2015. Dans d’autres pays, on assiste à une montée de manifestations contestant l’état actuel des politiques qui pourrait créer un terrain pour le développement de forces alternatives progressistes.

C’est le cas au Portugal. Même dans des pays comme la France et l’Italie où les alternatives progressistes ont été plus faibles ou ambiguës dans leurs positions 1)  Je pense ici au Movimento Cinque Stelle en Italie. et où le système électoral (récemment révisé en Italie) est plus hostile aux forces émergentes, il y a des signes de changements majeurs dans la société. Le point commun essentiel est que la constitution de coalitions citoyennes plus larges n’est plus bloquée par la fragmentation en de multiples écoles de pensées et micro-nuances politiques.

La Banque Centrale Européenne, le Conseil Européen sous l’influence majeure de l’Allemagne, derrière laquelle la France masque une défense similaire des intérêts des créanciers de la dette grecque, ont réagi avec une brutalité incroyable. Elle ne s’explique que parce que – comme l’ont dit les leaders de Podemos – la peur a changé de camp.

Mais lorsque les puissants ont peur, ils risquent de devenir encore plus brutaux. L’annulation unilatérale par la BCE d’un versement de 1,9 milliards d’euros (depuis rétabli) a conduit à des retraits dans les banques grecques au rythme de deux millairds d’euros par semaine.

La quasi-isolation de la Grèce au Conseil européen où même les chefs d’État portugais et espagnols ont pris position contre les intérêts de leurs propres citoyens, ne peut s’expliquer que par la volonté de punir le peuple grec pour ses choix, de faire un exemple à destination des autres peuples : ce genre d’alternatives ne sera pas toléré.

Si nous restons passifs face à cette situation, la post-démocratie européenne “modérée” n’en sera pas sauvée pour autant. Cela ne garantira que son remplacement par les pires forces de la haine, de la xénophobie et de la recherche de boucs émissaires. Jusqu’à présent, la capacité de Syriza à naviguer dans ces eaux dangereuses a été remarquable. Mais cela ne pourra pas durer si Syriza n’obtient pas de puissant alliés. Et ces alliés ne peuvent être que les citoyens d’autres pays européens. La solidarité ne peut se développer que de citoyens à citoyens, de peuple à peuple. Seulement alors, il se peut que certains gouvernements européens comprennent qu’ils peuvent rallier le cours de l’histoire pour le meilleur plutôt que pour le pire.

Cette solidarité n’est pas qu’une question de générosité, c’est l’intérêt des citoyens de tous les pays européens de défendre l’ouverture de nos choix politiques, d’ouvrir un espace pour des alternatives progressistes même quand la force de l’habitude et les intérêts des puissants semblent leur barrer la route.

Encadré dans Eutopia

Philippe Aigrain fait partie d’INTERDEMOS, un petit groupe d’individus qui a lancé la collecte de fonds De peuple à peuple pour des actions de solidarité sociale de terrain en Grèce fédérées par la plateforme Solidarité pour Tous. Il ne s’agit pas seulement de fournir des ressources à ces actions sociétales et de les aider à passer à une échelle supérieure. Il s’agit également d’envoyer une message fort aux gouvernements des pays de l’UE et aux institutions européennes que leurs citoyens sont plus généreux et prêts à la solidarité que les gouvernements qui conduisent des politiques pour le bénéfice des créanciers


L’article est placé sous les termes de la licence Creative Commons By-NC-ND-4.0 mais pour encourager les traductions dans d’autres langues, cette version française est placée sous les termes de la licence By-NC-SA-4.0.

Notes   [ + ]

1.   Je pense ici au Movimento Cinque Stelle en Italie.

Une réflexion au sujet de « La solidarité active avec la Grèce condition de la démocratie en Europe »

  1. Je cherchais depuis l’avènement de Syriza au gouvernement Grec et les pires humiliations, menaces et intimidations insupportables, intolérables, scandaleuses, qu’ils ont du affronter, comment les citoyens du monde pouvaient, non pas donner, mais prêter à taux zéro, sous forme d’emprunt d’Etat sur X années mais ouvert au un par un….Ce n’est pas tout à fait a mon idée, j’ai finalement, en lisant des articles du Monde Diplomatique….par trouver votre initiative. J’espère que ce sera un vrai contre pouvoir populaire, sans violence et sans perte d’hommes.

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